La décroissance en questions
La décroissance peut être caractérisée par trois nécessités imposées par les temps, toujours plus médiocres et invivables, que nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus vouloir vivre : 1) changer de mode de vie ; 2) s'extirper de certaines habitudes de pensée et de comportements ; 3) s'interroger : qu'est-ce qui m'est vraiment nécessaire ?
Il semble important de voir en quoi il est loin d'être suffisant de définir la décroissance uniquement en rapport à son contraire, la croissance…
Décroissance : ambiguïté et problématique…
Il est impossible de ne pas évoquer la nécessité d'une prise de conscience lucide et globale des causes fondamentales des nuisances multiformes engendrées par la 'logique' de croissance économique et ses valeurs. Cependant, se limiter à ce type de constat pose un problème de taille. Il ne suffit pas, en effet, de se définir exclusivement contre le 'système' et ses conséquences délétères pour les résoudre et les dépasser une bonne fois pour toutes. C'est certes une condition nécessaire, mais pas suffisante. A moins de se satisfaire d'une attitude essentiellement réactive, où c'est finalement le dit 'système', encore une fois, qui demeure le point de référence unique et indétronable.
Mais, vous l'aurez certainement remarqué, « réactive » possède un anagramme : « créative »*. A notre sens, c'est en effet en plaçant les lettres dans ce nouvel ordre qu'il convient de concevoir et commencer à vivre la décroissance.
La goutte d'huile dans l'océan…
S'extirper, en pensée et en action, de la croissance implique donc un mouvement volontaire et conscient, impulsé par une individualité ; une rébellion créatrice. Mais un obstacle se dresse alors, qui prend la forme d'une question que toute personne de bon sens critique s'est un jour posée : que faire, individuellement, pour sortir de la logique irrationnelle du système ? Comment l'action individuelle pourrait-elle bien induire un changement global, radical et bénéfique, de nos existences ?
Peut-on relier concrètement théorie et pratique ?
L'humain et le technique…
D'un certain point de vue, on peut considérer que le progrès technique nourrit surtout une illusion ; ce, dans la mesure où il a en fait consisté à remplacer par des moyens techniques et/ou des machines : 1- des savoirs et savoir-faire normalement possédés (concrètement) par des individus humains réels ; 2- la présence humaine dans les échanges. Finalement, dans ce mouvement, les individus que nous sommes sont toujours plus dépossédés, fondamentalement, de ces savoir-faire et de leur humanité.
La perspective de la décroissance implique ainsi une dynamique, essentiellement individuelle au départ, de réappropriation de ces savoir-faire et de cette humanité par l'activité ; de la connaissance de la nature (là où on est, là où on vit) par les sens et la sensibilité.
Acte et pensée…
Avant de pouvoir commencer à s'extirper, en pensée et en action, des habitudes de pensée et de comportements auxquelles nous sommes conditionnés et qui nous conditionnent ; avant cela, donc, une prise de conscience profonde, et radicale, est nécessaire. Elle concerne l'écart, la contradiction qui existe le plus souvent entre : 1- ce que, en tant qu'individualité, l'on désire faire de et dans sa vie ; 2- ce que l'on fait effectivement, que cela soit du aux contraintes imposées par le 'système' ou à des habitudes plus ou moins inconscientes, en tout cas toujours confortables, depuis longtemps installées.
Il convient alors peut-être d'apprendre progressivement à ménager une certaine distance à l'égard de ses propres actes ; de s'interroger sur leurs causes et leurs conséquences, et ce d'un double point de vue : 1- un point de vue global (écologique, économique, social, humain) ; 2- un point de vue individuel (où sont mon humanité, mon désir, mon éthique, ma créativité et mon plaisir ?)
Consommer et vivre - Consommer ou vivre ?
Passée la seconde guerre mondiale, l'acte de consommation a peu à peu acquis, avec deux très fortes accélérations (dans les années 60 et dans les années Mitterrand), le statut d'activité à part entière. Davantage, même : d'activité générique de l'espèce homo sapiens. Pourtant, le bon sens perçoit l'évidence du caractère fondamentalement passif de cet acte. En effet, il n'implique nullement ni activité réelle et concrète ** (au sens de la transformation active de la réalité directement vécue) ni aucune créativité.
C'est en ce sens que la télévision peut être considérée comme symbole par excellence, prototype même de l'attitude consommatoire : consommation passive de temps (non passé à faire autre chose), de communication (non vécue ni activement entreprise mais regardée dans une boîte depuis un fauteuil) et d'esprit (du coup ni possédé ni pratiqué par l'individu réel).
En clair, ceci peut se résumer à une lapalissade : consommer n'est pas vivre et vivre n'est pas consommer.
Vers une autre manière de vivre…
Rien ne peut s'imposer de l'extérieur. La perspective de la décroissance permet juste d'échafauder quelques débuts de pistes, à inventer et explorer par chacun, concernant les gestes les plus simples du quotidien. Ce qui prime en effet, c'est l'accession à une autonomie véritable. Deux points de fuite, donc : simplicité heureuse ; activité plutôt que consommation…
Retrouver le goût et le désir de prendre le temps de cuisiner ; plutôt que de recourir à la facilité nuisible de plats cuisinés ou biscuits, desserts, pains d'épices (etc., etc., etc.) industriels tout prêts, souvent chers, et remplis de c……….. .
S'apprendre à fabriquer soi-même ses propres crèmes hydratantes ou après-rasage, son dentifrice, que sais-je encore ? Des recettes très simples, efficaces et peu onéreuses existent (et le nombre de leurs ingrédients est ridicule, si on le compare aux étiquettes en général incompréhensibles des produits industrialisés).
Retrouver le goût de la marche ou/et du vélo pour ses déplacements ; retrouver le plaisir d'en prendre le temps.
Retrouver le goût et le temps de tricoter ou coudre certains de ses vêtements, qu'on soit homme ou femme.
Etc. etc. etc. etc. etc. (liste à peine ouverte)
Avant de conclure, une chose aussi importante que difficile à réaliser, surtout par les temps qui courent : trouver les moyens de remplacer, autant que faire se peut, le couple achat-consommation, essentiellement individuel et individualiste, par le couple échange réel-activité. Cette préoccupation est centrale dans les activités et l'état d'esprit qui animent l'association Colibri (voir le numéro précédent - février).
La décroissance est donc bien autre chose qu'une résistance passive au mouvement général imposé par la course effrénée aux valeurs illusoires de la croissance économique. Fondée sur un désir de réappropriation de son existence propre, elle ne fournit aucune réponse définitive ni universelle, valable pour tous.
Au contraire, elle induit de multiples questionnements, dignes de réflexion, et sans solution simpliste. Par exemple : 1- doit-on alors bannir toute technique et toute machine ? ; 2- si on ne passe pas son temps à consommer, que fait-on de/dans sa vie ? ; 3-est-il possible de transformer en activité joyeuse et désirée les corvées de tous ordres (vaisselle, lessive, etc) ? Si oui, comment ?
Se profile finalement, en toile de fond des aspects ici abordés, une question fondamentale et ancestrale : attendu que rien n'a véritablement changé, pour l'essentiel, dans les rapports homme-femme et dans la conception de ces rapports, comment, concrètement, transformer ceux-ci ? Ce questionnement, peut-être plus vivement que tous les autres, implique une double remise en question, à la fois particulière (individuelle) et générale (collective, sociale et culturelle). Mais voilà : sommes-nous prêts à la faire vivre effectivement, cette remise en question ?